La variable environnement

Il est impossible de concevoir la trajectoire de vie d’un individu sans tenir compte des rapports qu’il entretient avec son environnement. A chaque instant, chacun de nous évolue en interaction avec l’époque et le lieu où il vit, avec le contexte socio-culturel et socio-économique (proches, famille, milieu éducatif, groupes de pairs, classe sociale, statut économique…) dans lequel il s’inscrit.
Si tout individu se forge une représentation spécifique de la problématique des assuétudes, avec les convictions et les valeurs qui la sous-tendent, il s’imprègne ou se confronte à une représentation sociale spécifique.
Le comportement de consommation de drogues se situe dans un contexte social et culturel qui joue un rôle important pour découvrir le ou les sens qui peuvent lui être attribués.
Sous cet angle, ce n’est pas l’usage excessif ou la nocivité du produit qui compte mais le rapport social dans lequel la consommation s’inscrit.

Quelle est la représentation sociale de l’usage des différents produits psychotropes dans un contexte donné ?
Au travers de son usage spécifique, comment l’individu se positionne-t-il face à cette représentation sociale ?
Quels messages adresse-t-il donc consciemment ou inconsciemment aux différents contextes où cet usage s’inscrit ? Pour y répondre, nous devons envisager comment la consommation de drogues est codée aux différents niveaux du facteur environnement.

a. Niveau socio-économique et socio-culturel

Rappelons que l’usage de drogues n’est pas un phénomène nouveau. Toutes les civilisations ont eu recours à certains produits psychotropes utilisés à des fins spirituelles, sociales ou médicales dans des contextes déterminés.
Par exemple:
Les tribus d’Indiens Sud-Américains consommaient des hallucinogènes au cours de leurs cérémonies religieuses.
L’empereur Marc-Aurèle faisait usage quotidien d’opium pour soigner ses maux de tête.
En Bolivie, la coutume consiste à mâcher des feuilles de coca pour supporter les conditions de vie difficiles.

Chaque culture possède ses drogues traditionnelles et en méconnaît, voire en rejette d’autres.
Ne citons que l’alcool intégré dans la tradition judéo-chrétienne mais interdit par la religion musulmane.
Selon ce point de vue, l’usage de produits psychotropes en dehors du contexte socio-culturel qui lui est attribué aura tendance à être perçu comme problématique.

Par exemple:
“ Je bois seul ou je bois avec un excès qui nuit à la convivialité. ”

De même, l’introduction de psychotropes étrangers à la culture s’accompagne de perturbations dans les mentalités, puisque leur usage ne connaît pas de normes préalables.
Il est donc logique que la plupart des gens éprouvent d’énormes difficultés à assimiler l’alcool à une drogue comportant des risques socio-sanitaires importants, alors que le haschish et l’ecstasy entrent, pour eux, aussitôt dans cette catégorie.
Lorsque des usages “problématiques” prennent de l’ampleur dans une ou plusieurs couches de la population, ils constituent un phénomène sociologique qui peut être envisagé comme le symptôme d’un dysfonctionnement dans une société aux prises avec des difficultés d’ajustement face à un changement social.

Par exemple:
Les Amérindiens ont été décimés par l’abus d’alcool, drogue étrangère à leur culture, introduite par les colons. On peut y lire l’exploitation et l’extermination d’une culture.
L’absinthe a créé des ravages dans la population ouvrière lors de l’industrialisation à la fin du XIXè siècle.

b. Une société en crise ?

Aujourd’hui, la toxicomanie constitue un des problèmes prioritaires pour les instances politiques, juridiques et socio-sanitaires. Elle est souvent décrite comme un fléau et associée à une problématique jeune et au trafic de drogues illicites. Comment l’interpréter?
Nombre de sociologues s’accordent à pointer divers facteurs à l’origine de ce malaise dans la société.

• La crise économique avec son lot de chômage et la disparité de plus en plus grande entre pauvreté et richesse.
• La société de consommation qui crée une situation paradoxale où la publicité pousse à consommer alors que des populations sont de plus en plus fragilisés notamment par une diminution de leurs revenus.
• L’exigence de la rentabilité qui favorise la compétition et survalorise l’individualisme au mépris des valeurs collectives et sociales.
• La dislocation de la famille traditionnelle.
• La crise des idéologies et la fin des utopies.
• Le phénomène jeune actuel : les jeunes occupent une place nouvelle dans la société. Ils possèdent leur mode, leur musique, leur culture diffusée par les médias à travers le monde. Curieux et avides de nouveautés, libres de responsabilités familiales et désireux de reconnaissance extérieure, ils constituent la cible idéale pour la publicité.

Les médias promotionnent une image du bien-être universel lié à l’accession aux biens de consommation.
De même, l’appartenance à un groupe social sera déterminée par des signes de reconnaissance matériels.
Si adultes et jeunes sont logés à la même enseigne, les jeunes ressentent davantage de frustration.

La durée accrue de la scolarité et le chômage à l’horizon retardent leur entrée dans la vie productive, ce qui ne favorise pas leur autonomie financière et l’accès aux biens de consommation.
Les adolescents représentent un marché pour les trafiquants. Pour les plus fragiles, le monde de la drogue peut devenir une alternative à l’insertion sociale ; pour d’autres, le deal permettra l’accès à un statut social au sein du groupe et la possibilité de gains financiers rapides.

Chaque produit psychotrope nouveau s’inscrit dans un contexte spécifique avec sa mythologie, ses rites ainsi que des valeurs et convictions qui lui sont attachées.

• Le développement de l’industrie pharmaceutique qui met sur le marché toute une panoplie de produits psychotropes. Ceux-ci ne sont plus réservés au soin des “maladies mentales” mais destinés à tout sujet souhaitant éviter des désagréments dus au stress de la vie actuelle ou améliorer ses performances. Le recours
à des substances psychoactives s’intègre de plus en plus dans la vie quotidienne et en devient par là même banalisé.
En conclusion, ces différents éléments expliquent le malaise ressenti par bon nombre de membres de notre société. Puisqu’ils n’entrevoient pas de perspectives du bien-être auxquels ils aspirent et que la société leur a promis, ceux-ci se tournent vers des substances psychotropes qui leur procurent un bien-être immédiat et/ou leur permettent de faire face aux responsabilités de la vie sociale.

c. La crise : un moment d’ouverture et de choix

Constat accablant sur une société en crise. Cependant, comme nous l’avons signalé pour la période de l’adolescence, tout état de crise motive l’individu à poser des choix.
Si nous vivons une période d’individualisme qui peut avoir comme travers de nous isoler les uns les autres, celle-ci est cependant aussi une condition de possibilité à la reconnaissance des choix de l’individu (de la femme, de l’enfant, de l’adolescent…) Cette société en mutation offre aux jeunes la possibilité de choix de vie qui ne sont
plus fixés par la tradition familiale. Elle les pousse à aiguiser précocement leur sens critique par rapport aux informations véhiculées par la publicité, par les médias.

L’accessibilité aux produits n’en rend pas une consommation généralisée automatique.
Au delà de l’inscription dans un moment socio-culturel et socio-économique donné, tout individu reçoit l’influence de strates plus proches comme la famille, le groupe de pairs, le milieu éducatif, sportif…
Ces différents niveaux contextuels possèdent chacun leurs propres règles, codes et rituels par rapport à l’usage de produits psychotropes. Au travers de ces différents contextes, l’individu va se forger une représentation.
Pour qu’il consomme une substance psychoactive, il faut que les effets attendus correspondent aux besoins qu’il valorise et qui témoignent d’une représentation de soi et du sens de la vie.

La famille
Dès la naissance, la famille imprègne l’enfant de valeurs, de convictions, de comportements. Elle a sa propre histoire transgénérationnelle par rapport à l’usage de produits psychotropes avec ses codes, ses rites, ses interdits.
C’est de ce modèle que l’enfant va hériter et par rapport auquel il va se positionner à l’époque de l’adolescence.
Le regard sur la toxicomanie ou l’alcoolisme ne sera pas le même si des cas douloureux ont été vécus dans la famille. La consommation d’alcool, de médicaments… est codée de façon différente dans chaque famille.

Les milieux éducatifs, sportifs ou de loisirs
Les différents milieux éducatifs, sportifs ou de loisirs que l’individu fréquente vont influencer de même ses convictions et comportements.

Le groupe de pairs
Dans la construction de l’identité de l’adolescent, le groupe joue un rôle primordial.
L’appartenance à un groupe va lui permettre de s’autonomiser par rapport à ses parents et de se faire reconnaître.
C’est aussi l’apprentissage de la vie en société.
La réalité adolescente s’exprime dans des groupes différent par leurs normes, valeurs et convictions par rapport aux divers psychotropes. Certains consomment des drogues illicites de façon régulière ou occasionnelle, d’autres se tournent vers des drogues licites ou prescrites, d’autres encore restent très modérés ou abstinents.
Entre ces groupes, on assiste très fréquemment à une disqualification respective pour s’affirmer et faire reconnaître leurs différences.

5. DE MULTIPLES USAGES DE DROGUES

Si nous observons un individu en train de consommer un verre d’alcool, nous n’avons pas coutume de le cataloguer comme alcoolique. Pour parler d’alcoolisme, le seul fait de consommer le produit ne nous suffit pas. Nous faisons entrer en jeu d’autres critères qui ont à voir avec la façon dont la personne consomme l’alcool : fréquence, quantité,
impact sur la santé physique, la vie sociale, etc.
Pourtant, tout se passe comme si cette distinction que nous opérons spontanément entre différents types d’usage d’alcool n’avait plus court lorsque nous sommes confrontés à une consommation de drogues illicites. Là, le simple fait d’utiliser un produit suffit bien souvent à être catalogué “drogué” voire “toxicomane”.
Or, il en va des autres drogues comme de l’alcool : il existe de multiples façons de consommer auxquelles correspondent des risques différents. En avoir conscience permet d’appréhender les situations de consommation de manière plus fine et d’adapter ses stratégies d’action en conséquence. Aujourd’hui, tant l’Organisation
Mondiale de la Santé (O.M.S) que l’Association américaine de psychiatrie s’entendent pour distinguer trois types d’usages de drogues.

a. L’usage

“ L’usage est défini comme une consommation de substances psychoactives n’entraînant ni complication, ni dommage. ” * Une telle définition suppose donc qu’il existe des consommations de drogues qui n’entraînent aucun dommage (abstraction faite des dommages dus au caractère illicite de certains produits). Ce qui ne signifie pas que, comme toute une série d’autres comportements, elles ne soient pas potentiellement à risques.

b. L’usage nocif ou abus

Il s’agit là d’un type d’usage qui, sans que l’on puisse parler de dépendance, peut engendrer des dommages physiques, psychiques et/ou sociaux pour le sujet lui-même et/ou pour son environnement.
* P.J Parquet, Pour une prévention de l’usage des substances psychoactives. Usage, usage nocif, dépendance., Vanves, CFES, 1998, p15

Par exemple:
• Une consommation de produits psychotropes avant d’entreprendre une activité risquée comme conduire une voiture ou pratiquer un sport à risque.
• Une consommation qui interfère avec les exigences de la vie sociale, comme arriver en état d’ébriété au travail ou à l’école.
• Une consommation d’alcool qui, même si elle est exceptionnelle, mène à un coma éthylique.
• Une consommation qui conduit à de l’agressivité, des passages à l’acte.
• Une consommation qui apparaît nécessaire pour pouvoir entrer en relation avec autrui ou lorsqu’on est confronté à un stress…

c. La dépendance

La réelle dépendance doit être distinguée de l’abus notamment par son intensité. Il s’agit d’un problème qui relève de la santé mentale et qui peut entraîner une détresse parfois sévère.
Il ne faut pas nécessairement qu’il y ait dépendance physique pour que l’on puisse parler de dépendance.
Lorsqu’il y a dépendance, le fait de consommer le produit apparaît comme une nécessité à la personne. Elle le vit comme un réel besoin. Si bien qu’elle en arrive finalement à prendre le produit uniquement pour pouvoir continuer à vivre “normalement”. On parle de dépendance notamment quand plusieurs des manifestations
suivantes sont constatées : tolérance, sevrage, consommation compulsive, lorsque toute la vie est structurée autour de la consommation de produits, etc.
Quelques remarques :
La dépendance comme composante de la condition humaine
Tout d’abord, il est important de signaler ici, mais cela sera développé plus loin, que la dépendance est un fait anthropologique. En tant qu’être humain nous sommes tous pris dans de multiples liens de dépendance (à commencer par l’eau que l’on boit et l’air que l’on respire jusqu’au besoin d’être reconnu, d’appartenir à un groupe, etc.).
Il importe donc de faire la distinction entre la dépendance comme élément de la condition humaine et la dépendance comme trouble de la santé mentale.

Une typologie qui doit être affinée : La distinction entre trois types d’usage ne peut, comme toute typologie, rendre compte de la diversité des expériences de consommation. Il y a de nombreuses situations qui sont à l’intersection de ces différents usages.

Il faut se garder d’interpréter cette typologie comme un cheminement qui conduirait inéluctablement de l’usage à la dépendance (comme l’a longtemps suggéré la théorie dite “de l’escalade”.)
Fort heureusement, de nombreux individus font des aller-retours de l’usage à l’abus sans jamais devenir dépendant.
A nouveau, il est important de rappeler que le produit seul ne suffit pas à expliquer la dépendance mais qu’il faut prendre en compte l’interaction des trois facteurs Produit, Individu et Environnement.

“ La drogue ” : remède ou poison ? Enfin nous conclurons en faisant remarquer qu’aujourd’hui la façon dont nous pensons les drogues est souvent caricaturale et qu’il est intéressant de l’appréhender à partir d’une notion qui nous vient de l’antiquité grecque : le pharmakon (qui a notamment donné en français pharmacie, pharmacologie).
Le pharmakon n’est ni bon, ni mauvais, il est ambivalent. Il est remède ou poison, et ceci, selon l’usage qui en est fait. Prenons l’exemple des médicaments anxiolytiques du type benzodiazépine (valium, temesta, xanax, etc.).
Prescrits par un médecin pour un laps de temps limité pour faire face à un épisode de vie difficile, et consommés dans le respect de cette prescription, ces médicaments peuvent être d’une grande utilité. Par contre, certaines personnes vont utiliser ces produits pendant de longues années et ne plus pouvoir s’endormir sans y recourir.
D’autres vont augmenter les doses car ils y recherchent l’effet psychotrope. Le produit passe alors du statut de médicament à celui de “drogue” (dans le sens commun du terme). Enfin, certaines personnes vont en ingérer une quantité très importante en association avec de l’alcool pour tenter de mettre fin à leur jour et user de cette
substance comme d’un véritable poison.
On voit donc bien que selon l’usage que l’on en fait, une même substance va changer de statut : de médicament à “ drogue ” ou poison. On perçoit donc aussi tout l’intérêt qu’il y a à abandonner une approche par produits et à considérer à nouveau la drogue comme un pharmakon.