La variable produit

a. Qu’entend-on par le terme “drogue” ?

Le mot “drogue” désigne toute substance qui, incorporée dans l’organisme, agit sur le système nerveux central pour modifier l’état de conscience du consommateur (humeur, sensation, perception…)

Ce terme souvent chargé d’une connotation négative de “drogue illicite” avec ses relents de toxicomanie, marginalité, délinquance… est de plus en plus remplacé par ceux de “psychotrope” ou de “substance psychoactive” qui mettent en exergue leur activité sur le psychisme. Un nombre considérable de produits divers est concerné par cette définition : du café à l’héroïne, en passant par les médicaments et le tabac. Dans ce guide, nous utilisons indifféremment les termes de “substance psychoactive”, “produit psychotrope”, “drogue”.

b. Comment les psychotropes agissent-ils ?

Les psychotropes ont la propriété de perturber l’information entre les cellules nerveuses. Ce mécanisme neurobiologique est complexe. Voici une tentative sommaire de vulgarisation de ce phénomène.
Les substances psychoactives agissent sur le système nerveux central, le S.N.C. (le cerveau, le tronc cérébral et la moelle épinière.) Le S.N.C. est comparable à un tableau de commandes et un ordinateur. Il reçoit les messages captés par les autres systèmes de notre organisme qui sont concernés (musculaire, squelettique, circulatoire, nerveux, respiratoire, digestif, sécrétoire et endocrinien) et y réagit en renvoyant des messages en retour. Il nous permet également de raisonner et d’élaborer des jugements. Notre cerveau est constitué de plusieurs dizaines de milliards de cellules nerveuses appelées neurones. Les messages se transmettent entre ces neurones sous forme d’influx nerveux.
Chaque neurone est relié au suivant par une fente microscopique appelée synapse. Ce sont les neurotransmetteurs, substances chimiques stockées dans les neurones, qui vont permettre à l’influx nerveux de franchir la fente synaptique (cfr. dessin.)


Les psychotropes pénétrant dans l’organisme sont emportés par le courant sanguin jusqu’aux cellules du S.N.C.
Ils agissent au niveau des neurotransmetteurs et de leurs récepteurs pour calmer (dépresseurs, calmants, analgésiques), stimuler (stimulants) ou perturber (hallucinogènes) la transmission des influx nerveux.
Les psychotropes modifient l’information envoyée à notre cerveau, perturbent sa réponse aux différentes parties de notre organisme ainsi que l’élaboration de la pensée et des émotions.

c. Dépendance physique, tolérance, dépendance psychique

Selon le type d’action de leurs molécules sur les cellules nerveuses de l’organisme, les substances psychoactives peuvent induire un processus de dépendance physique et/ou un phénomène de tolérance. Si l’effet procuré par la substance correspond à un sentiment quelconque de plaisir, à une attente du consommateur, un processus de dépendance psychique pourra se déclencher.

La dépendance physique

Il s’agit d’un mécanisme biochimique s’immisçant dans les mécanismes biologiques essentiels de l’organisme.
Soumis à une répétition de prises de certains psychotropes, l’organisme modifie son équilibre interne. L’usager doit alors continuer à consommer pour maintenir l’équilibre de son organisme.
L’absence de produit provoquera un symptôme de manque (ou symptôme de sevrage) qui se traduit par des souffrances physiques telles que douleurs musculaires, crampes, tremblements, transpiration excessive, vomissements…
Le mécanisme le plus connu est celui des opiacés (héroïne, morphine…). Le corps sécrète naturellement des neurotransmetteurs qui possèdent des propriétés compa-rables aux opiacés, les endorphines. Celles-ci nous permettent de gérer la douleur, la tristesse, les émotions…
Lors d’un usage régulier d’opiacés, le corps ne produit plus d’endorphines. La privation du produit entraîne alors un syndrome de manque jusqu’à ce que l’organisme rétablisse la production d’endorphines.

Remarques :
Une première expérimentation n’entraîne pas de dépendance physique. Cependant, celle-ci s’installe plus rapidement avec certains produits.
La dépendance physique n’est pas liée systématiquement à la puissance des effets ni à la nocivité du psychotrope. Le LSD provoque de fortes hallucinations pendant une durée de 4 à 12 heures et cependant n’engendre pas de dépendance physique.
Les solvants organiques sont d’une extrême nocivité pour les fonctions vitales telles que les reins, le foie… sans induire pour autant de dépendance physique.

La tolérance

La tolérance, parfois désignée par le terme d’accoutumance, désigne un phénomène physiologique qui oblige leconsommateur régulier à augmenter la dose de certains produits pour en maintenir les effets recherchés.
Face à la stimulation des neurones lors de l’usage de certains psychotropes, l’organisme met en place un système de régulation pour protéger son bon fonctionnement, ce qui entraîne une perte de sensibilité aux effets de ces produits.
Remarques :
Ce processus de tolérance ne doit pas être confondu avec le besoin psychique pour certains usagers de répéter l’usage ou d’augmenter la dose de certains produits pour en ressentir plus souvent ou plus intensément les effets.
Si le cannabis est “répertorié” comme ne produisant pas de phénomène de tolérance, l’usager peut cependant avoir envie de multiplier les prises. Cela correspond alors au degré de dépendance psychique qui s’installe.

La dépendance psychique

La dépendance psychique désigne un processus psychique qui s’installe en fonction de l’effet éprouvé par le consommateur dans le contexte de son expérience de consommation.
Si l’état ressenti correspond à ses attentes et/ou à des valeurs importantes pour lui à ce moment précis, il aura tendance à répéter son expérience.
S’il s’agit de besoins vécus comme essentiels auxquels il ne trouve réponse dans aucune autre conduite, la consommation risque de s’automatiser et de devenir un mode de réponse systématique.
Elle peut envahir d’autres contextes de vie pour devenir indispensable pour la personne. Celle-ci ne pourra s’empêcher de recourir au produit sous peine de se sentir frustrée, irritable. Des troubles physiques trouvant leur origine dans un malaise psychologique peuvent alors se manifester.

Au niveau neurobiologique, la dépendance psychique s’installe par un processus de mémorisation de l’effet positif ressenti lors de la consommation du produit ainsi que du contexte qui l’accompagne (endroit, partenaire…)
Cette expérience active un système de récompense, qui implique principalement la stimulation de cellules fabriquant un neuromédiateur spécifique, la “dopamine”, responsable de la sensation de plaisir au niveau biologique. Tous les produits psychotropes sont susceptibles d’enclencher un processus de dépendance psychique à condition que l’expérience de consommation s’avère positive pour l’usager et assez intense pour qu’il ressente le besoin de la répéter.

D’autres systèmes que celui de récompense sont mis en oeuvre pour s’opposer et gérer les comportements associés à la notion de plaisir.
La plupart des individus ont mémorisé l’expérience d’autres comportements déclenchant ce système de récompense ce qui leur permet un choix.

Remarques :
La dépendance physique ainsi que la tolérance disparaissent rapidement après une cure de sevrage appelée aussi à juste titre cure de “désintoxication”.
Le sevrage à lui seul ne résout cependant pas les difficultés que connaissent la plupart des personnes dépendantes pour gérer leur consommation ou pour s’en abstenir.
Même si l’organisme n’a plus besoin du produit pour maintenir son équilibre, s’il est désintoxiqué, le psychisme de l’individu est plus complexe.
La consommation fait partie d’une expérience vitale pour la personne dépendante et touche à son mode de vie, de pensée ainsi qu’à sa relation aux autres et aux contextes où elle consomme. Arriver à gérer sa consommation demande de trouver un nouvel équilibre, une autre relation à soi et aux autres, d’accéder à de nouveaux modes de vie.

d. Influence des variables : Produit – Individu – Environnement sur les effets et
les risques liés à la consommation

Actuellement, la pharmacologie ne peut proposer que des explications incomplètes quant à la dépendance induite par les psychotropes. Le produit utilisé entre en interaction avec un individu spécifique dans un contexte particulier.
Ces variables liées aux trois facteurs vont influer sur les effets du produit et les risques liés à la consommation.
Variables liées au produit
La variabilité des caractéristiques pharmacologiques des produits entraînent des effets de différents types :
calmant, stimulant, hallucinogène…
L’amplitude des effets dépend de la qualité et de la quantité du produit. Il est rare de rencontrer un produit pur sur le marché illicite. Des produits de coupe interviennent pour rentabiliser le trafic et ceux-ci vont interférer sur les effets et les risques encourus.
Le mode d’utilisation entraîne plus ou moins rapidement le produit dans le courant sanguin et modifie l’amplitude et la rapidité d’action, selon qu’il est inhalé, injecté ou ingéré.
La fréquence d’utilisation est importante aussi pour évaluer l’impact du produit sur l’organisme.
Variables liées à l’individu
La constitution physique de chacun avec ses déficiences et fragilités va jouer sur les effets et les risques encourus.
Le produit sera métabolisé différemment par l’organisme principalement au niveau du foie et des reins.
Par exemple :
Pour l’alcool, il faut tenir compte du sexe, du poids de la personne et de son volume sanguin…
Le profil psychologique de la personne entre également en ligne de compte.
Les psychotropes n’agissent pas sur un système nerveux neutre. Chaque individu possède déjà une façon propre de capter les messages, de les décoder, de gérer ses émotions et de réagir. Certains sont plus calmes, d’autres plus dynamiques, plus émotifs… Cette variété de  “tempéraments” explique aussi la différence des effets ressentis par des personnes ayant utilisé le même produit.
Les attentes et les effets escomptés en utilisant un produit vont jouer aussi sur la réception du produit. Les effets placebo en sont un bon exemple.
La période de vie (âge, stade de développement, expériences…) constitue une variable importante sur les effets attendus et ressentis.

Variables liées à l’environnement
Le contexte d’utilisation, l’ambiance mais aussi l’interaction avec les partenaires éventuels peuvent potentialiser les effets attendus et ressentis.
La consommation de produit s’inscrit aussi dans le milieu socio-culturel ainsi que dans l’environnement familial, scolaire et professionnel de l’usager.
Par exemple :
La majorité des patients qui reçoivent des quantités de morphine croissantes pour traiter de fortes douleurs ne manifestent aucun symptôme de sevrage lors de l’arrêt du produit lorsqu’ils peuvent retourner à leur vie quotidienne. 75 à 80 % des soldats américains dépendants à l’héroïne au Vietnam ont pu sans problème décrocher dès leur retour aux Etats-Unis.
L’inscription dans un contexte inhabituel (hôpital, guerre…) avec des attentes spécifiques (anti-douleur, antistress…) sont à prendre en compte pour contrebalancer la force addictive du produit. Malgré le phénomène de tolérance et de dépendance physique ainsi que le plaisir éprouvé, la plupart des personnes peuvent gérer leur consommation d’alcool.

e. De la notion de consommation de produits psychotropes à celle d’assuétudes

La dépendance psychique, nous l’avons vu, est un risque présent lors de toute consommation régulière d’un produit psychotrope. Le problème majeur se centre sur la relation contraignante qu’un individu entretient avec un produit dans son contexte de vie et ne se fonde plus uniquement sur les caractéristiques chimiques du produit.

D’autres comportements, activités ou relations peuvent être apparentés au comportement de consommation de drogues puisque d’une première rencontre, ils peuvent induire une dépendance et envahir progressivement l’ensemble de la vie d’une personne malgré les répercussions négatives sur son vécu et celui des autres.
Dans ce cadre, le jeu pathologique, les achats compulsifs, les rapports complexes avec l’alimentation, la pratique intensive de sports, certaines relations affectives… entrent dans ce système de dépendance.

D’un point de vue biologique, ces activités, pour peu qu’elles procurent du “plaisir” à la personne, déclenchent, comme la consommation de drogues, le système de récompense au niveau du cerveau.
La Communauté Française de Belgique désigne ce phénomène global de dépendance sous le terme d’”assuétude” qui traduit la notion anglaise d’”addiction”.

“ D’un terme juridique anglais, lui-même issu du vieux français, signifiant “contrainte par le corps”, l’addiction est une relation de dépendance plus ou moins aliénante pour l’individu, et plus ou moins acceptée, voire parfois totalement rejetée, par son environnement social, à l’égard d’un produit (drogue, tabac, alcool, médicaments), d’une pratique (jeu, sport), ou d’une situation (relation amoureuse). Le terme est utilisé surtout par les théoriciens; le public et les cliniciens emploient plus couramment la terminologie de “comportement de dépendance”.
D. Richard – J.-L. Senon, Dictionnaire des drogues, des toxicomanies et des dépendances, Paris : Larousse-Borolas,
1999. Dans l’interaction P-I-E, le terme P pourra dès lors représenter à la fois les produits mais aussi les pratiques.

f. Principaux modes de consommation des psychotropes

Il existe plusieurs modes de consommation des produits psychotropes. Quel qu’il soit, le produit arrive dans la circulation sanguine pour atteindre ensuite le système nerveux central. Plus il pénètre rapidement la circulation sanguine, plus l’effet sera intense. Plus le volume sanguin est réduit comme chez l’enfant, plus l’effet sera ressenti de façon puissante puisque le produit sera moins dilué dans le sang.
L’injection
Elle constitue une façon rapide et puissante pour ressentir les effets du produit. C’est aussi la plus à risque puisqu’elle expose l’organisme à la septicémie, aux abcès, à la transmission du sida, des hépatites… si l’hygiène n’est pas respectée (échange de seringues…)

L’inhalation
Elle constitue comme l’injection une manière rapide de ressentir les effets du produit.

Prise nasale (Sniff)
Les produits sont prisés et se diffusent dans l’organisme à partir des vaisseaux sanguins des muqueuses nasales.

L’ingestion
L’individu ingère le produit par voie orale.

Par contact
Le produit est appliqué sur la peau sous forme d’adhésif et se libère peu à peu. Exemples : les timbres de L.S.D.
peuvent s’appliquer directement sur la peau ; les patch de nicotine, de morphine…